Auteur : Raphaël Bijard

Date : 7 Septembre 2019




Héloïse de Pithiviers


Un cas exceptionnel de gestion seigneuriale et de maîtrise d’ouvrage d’une aristocrate neustrienne autour de l’an Mil



Keywords : Helvise of Pithiviers ; Broyes (Sens archbishopric) ; Hugh of Beauvais (Count of the Palace) ; Counts of Blois and Chartres ; The 991-996 conflict ; Armenian hagiography (end of 10th century, Western Europe) ; Pithiviers castle keep ; Castle and county of Ivry (Eure, Normandy) ; Orleans Church ; Collegiate church of St. George of Pithiviers ; Relics migration (early 10th century) ; Chanson de Geste ; Richardides ; Orderic Vitalis’ writing process

Mots-clés : Héloïse de Pithiviers ; Broyes (archevêché de Sens) ; Hugues de Beauvais (comte du palais) ; Comtes de Blois et Chartres ; Conflit de 991-996 ; Hagiographie arménienne (fin du Xe siècle, Europe occidentale) ; Tour maîtresse de Pithiviers ; Château et comté d’Ivry (Eure) ; Église d’Orléans ; Eglise collégiale Saint-Georges de Pithiviers ; Migration de reliques (début Xe siècle) ; Chanson de Geste ; Richardides ; Processus d’écriture chez Orderic Vital


Introduction

Cet article est dans la continuité d’une première publication centrée sur le comte palatin Hugues de Beauvais[i]. Nous y reprendrons beaucoup d’éléments sans revenir sur le détail de l’argumentation.

Héloïse de Pithiviers, avec Hugues de Beauvais et Roger de Blois, fait partie d’une fratrie, enfants que Hugues de Blois aurait eus avant d’accéder à la prélature du siège de Bourges. Ils sont donc les neveux du comte Eudes Ier de Blois et les cousins du comte Eudes II. Hugues de Blois, après la mort de son frère aîné Thibaud, aurait pu prétendre à succéder à son père aux différents comtés de Blois, Chartres, Beauvais, Tours …, mais « programmé » à devenir archevêque, c’est bien son cadet Eudes Ier qui récupèrera l’héritage principal. Et Hugues de Blois, pendant le laps de temps assez long (956-969) qui le sépare de son accession à la prélature, a eu quelques charges (mêmes laïques) et compensations notamment en Beauvaisis, en Nogentais et en Orléanais.

Chacun des enfants aura son éducation spécifique mais de qualité.Ils auront ce brin d’ambition d’une branche collatérale de la maison de Blois qui en d’autres circonstances aurait pu avoir en main le destin de la lignée. L’aîné, Hugues de Beauvais, obtient le titre prestigieux de comte du palais sous le roi Robert II le Pieux. Roger de Blois, le cadet sera chancelier à la cour, très jeune puis deviendra évêque de Beauvais. Héloïse ou Helvise, nous le verrons, au moment de dresser le bilan, ne déparera pas dans ce tableau par rapport à ses frères.

Au-delà de ces développements prosopographiques, nous nous baserons sur les données et les sources disponibles. Celles des textes d’abord : les carences des archives de l’Orléanais seront compensées par des sources hagiographiques. Il y a d’abord la « Vie de Saint-Grégoire de Nicopolis » que nous nommerons la Vita par la suite[ii]. Cette source fut écrite en latin au XIe siècle par un chanoine anonyme de la collégiale Saint-Georges. Il a été témoin de la plupart des faits qu'il relate à Pithiviers et à Bondaroy. Il était encore vivant après le siège de Pithiviers de 1042/1044. La proximité de l’auteur avec les protagonistes nous offre des garanties d'authenticité. Viennent ensuite les Acta Sanctorum[iii] (ou Acta par la suite) qui reprennent en partie la Vita, et qui malgré un manque de rigueur et d’exactitude, apportent quelques éléments complémentaires.

Enfin, nous passerons en revue les données de l’archéologie du pôle castrale (tour maîtresse, enceinte et collégiale) : malgré un dossier encore incomplet et un potentiel de fouille inexploité, des premiers éléments peuvent être avancés.

Nous reviendrons aux sources écrites avant de conclure : plus ardue que l’analyse de texte hagiographique est l’interprétation de récits mythifiés notamment la Chansons de Geste (le cycle Lorrain). Entre conte et chronique, nous reviendrons aussi sur le fameux passage où Orderic Vital fait un rapprochement entre Pithiviers et Ivry en Normandie.


[i] Raphaël Bijard ; « Hugues de Beauvais - Le Comte Palatin de l’An Mil » – version en ligne sur http://articles-xie-s.monsite-orange.fr/index.html

[ii] Vie de Saint-Grégoire de Nicopolis – traduction de Ch. De la Saussaye, Paris, 1615

[iii] AASS (Acta Sanctorum), t. II de Mars, p. 463 et note f, Paris, 1867


Ce que nous savons de Pithiviers vers l’an Mil

Le site gallo-romain appelé Pithiviers-le-Vieil est à la croisée des voies antiques Sens-Le Mans et Orléans-Reims. Entre la basse antiquité et le haut moyen âge, le site de déplace sur un promontoire plus facile à défendre. Celui-ci est formé par le confluent du ru du Val saint Jean avec la vallée de l’Œuf (c’est le nom de la rivière chez les Carnutes, et arrivée au territoire des Sénonais elle prend le nom d’Essonne). Ce nouveau site fortifié va attirer l’essentiel de la population et des échanges commerciaux liés à cette ancienne situation de carrefour – les voies antiques sont donc déviées, mais les détours restent raisonnables.

Il semblerait que dès les Mérovingiens, ce site plus récent de Pithiviers-le-Chastel appartienne à l’église d’Orléans. Son territoire forme une viguerie, subdivision du comté d’Orléans. Nous ne savons rien sur les vicaires et miles laïcs qui aidèrent moyennant revenus les évêques orléanais à défendre la ville fortifiée avant la fin du Xe siècle. Jacques Charles[i] avance, mais sans donner ni preuve ni argument, que l’avouerie des comtes de Blois sur Sainte-Croix d’Orléans remonte à Thibaud le Tricheur. Dans notre précédent article[ii], nous avons fait l’hypothèse qu’après le milieu du Xe siècle, les descendants de Thibaud le Tricheur furent pourvus de ce bénéfice. La possession du Pithiverais et d’autres biens en Orléanais va orienter cette famille sur la cité d'Orléans, et, étape ultime, jusqu’à son siège épiscopal.

A l’instar de l’abbatiat laïc de Coulombs, Hugues de Blois, aurait hérité de ces bénéfices. A la fin des années 950, l’évêque d’Orléans était Ermenthée et dans un des rares actes que nous ayons de lui nous le voyons déposer les reliques de saint Lyé en l’église de Pithiviers. Peut-être est-ce lors de cette cérémonie en grande pompe devant plusieurs prélats que Hugues de Blois (qui ne l’est pas encore) reçut l’investiture d’Ermenthée pour Pithiviers.

Quoi qu’il en soit à la génération suivante, Hugues de Beauvais se présentera comme avoué de Sainte-Croix et Héloïse avec son époux Renard de Broyes seront en possession de Pithiviers, dot de la première. Cela correspond probablement à une partition des bénéfices de leur père en Orléanais.

La relation entre cette famille et l’évêché d’Orléans se poursuit de manière étroite, Arnoul, le neveu d’Ermenthée lui succède. Cependant, il a une forte personnalité et une haute idée de sa fonction. Le temps de son épiscopat ne sera pas celui des compromis faciles. Et Renard de Broyes en fit peut-être les frais. Hugues de Beauvais obtient toutefois la concession de terres de l’Église dès l’épiscopat d’Arnoul. Puis en 1004, avec l’arrivée sur ce siège de Foulque de Beauvais ancien obligé du comte palatin à Beauvais, cette emprise du laïc s’amplifie.

Après un premier échec en 1013, face à l’un de ses cousins Thierry, Odalric (Oury) fils d’Héloïse et neveu de Hugues, devient enfin évêque d’Orléans en 1022.


[i] Jacques Charles (Supplément au Bulletin Trimestriel de la Société archéologique et historique de l'Orléanais), Pithiviers à travers les siècles, Courrier du Loiret, 1964

[ii] R. Bijard : op. cit.


Les origines de Renard de Broyes

La seigneurie de Broyes se situe dans le diocèse épiscopal de Troyes, dans sa pointe la plus septentrionale, cernée par pas moins de cinq autres diocèses : ceux de Sens, Meaux, Soissons, Reims et Châlons. Elle est entourée de domaines ecclésiaux ou abbatiaux (terres de Sézanne au sud, forêt et marais d’Oyes au nord, favorisant l’érémitisme).

Son castrum est donc dans la mouvance de la cité de Troyes et plus encore de celle du comte qui a réussi durant le Xe siècle à être le premier pouvoir dans la ville au détriment de l’évêque. Aucune fondation locale ne nous permet de décrire les premiers temps de cette seigneurie. Nous devons nous tourner vers la capitale provinciale, Sens, pour trouver des éléments tangibles la concernant.

En effet, Renard se rattache aux comtes de Sens et d’autres éléments incitent à rattacher (par les femmes) sa famille aux descendants du carolingien Thierry (les Nibelungides)[i]. Les Herbertiens (Vermandois) qui s’implanteront à Meaux et à Troyes vont, par le mariage du premier d’entre eux, récupérer la majeure partie des honneurs de cette famille et vont chercher à entrainer dans leur clientèle les branches collatérales de cette lignée.

Une des généalogies les plus plausibles à ce jour (cf. tableau infra) montre que Renard, qui a le prénom de son oncle maternel, n’est pas l’aîné de sa fratrie. La chronique de Sens[ii] signale en effet l’existence d’un Isembart (prénom agnatique), frère de l’archevêque Seguin, mort relativement jeune entre 977 et 979. En ce cas, Renard, le cadet, (prénom cognatique dans ce mariage considéré comme nous allons le confirmer comme hypergamique) récupère à ce moment l’héritage que détenait l’aîné. Par déduction cet héritage est centré sur Broyes.

Vers 980, il est marié une première fois à une inconnue, de qui il a un fils, nommé à son tour Isembart.


[i] Sur cette hypothèse et la généalogie de Renard de Broyes, voir entre autres sources d’inspiration : Michel Bur : La formation du comté de Champagne (v.950-v.1150) - Nancy, 1977 ; Christian Settipani : La Préhistoire des Capétiens, Villeneuve d'Ascq, P. Van Kerrebrouck, 1993

[ii] Odorannus de Sens, Opera omnia, textes édités, traduits et annotés par Robert-Henri Bautier et Monique Gilles, Paris, 1972

Genea Blois Pihiviers Broyes

Le contexte Sénonais peut aussi nous apprendre d’autres choses sur l’entourage de Renard.

La première piste vient de la Vie de Saint Thierry : bien que confuse dans les liens de parenté et dans la chronologie, cette source rattache ce Thierry à Raynard, abbé de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, et à l’archevêque Seguin de Sens. Mieux encore, elle laisse deviner un réseau de parentèle installé à Sens, Château-Thierry (au nom évocateur), Troyes et Tonnerre.

La Chronique de Saint-Pierre-le-Vif de Sens complète ces informations au travers du conflit latent qui oppose les comtes fromonides aux archevêques.Les premiers sont arrivés apparemment des régions ligériennes avec Hugues le Grand en 939, où ils furent nommés vicomtes dans la cité par le robertien. Fromond Ier trouve en face de lui un archevêque qui possède déjà une partie de la cité avec des droits comtaux. De plus, du temps des princes bivinides, la vicomté de Sens était politiquement intégrée au comté de Troyes, c’est-à-dire que les deux charges étaient dans les mêmes mains. C’est probablement pour s’émanciper des prétentions troyennes, que Fromond s’intitule comes à la fin de sa vie[i]. Mais cette ascension ne va pas sans crispation avec les vieilles familles de l’ère carolingienne qui étaient présentes en Bourgogne septentrionale et dans la future Champagne : Welf, Bivinide, Nibelungide, Aubry-Gauthier.

C’est vers 960, que le lien avec les robertiens se relâchent lorsque Renard Ier, fils de Fromond, dut quitter Sens alors que l’empereur Otton Ier et son frère Bruno de Cologne envahissaient les provinces à l’est du royaume occidental pour y rétablir l’ordre, portant avec eux toute l’idéologie du Reichkirchensytem qui promeut un évêque fort dans les villes de l’est (Reims, Langres, Dijon, Troyes, Sens), fidèle au carolingien et, au-delà, à l’empire ottonien. Et Hugues Capet, suzerain de Renard, encore jeune et impotent, ne peut pas intervenir.

Finalement, le mariage hypergamique de sa sœur aînée rend Renard Ier méfiant de ses neveux, de cette belle-famille qui a donc des liens avec l’Omois, le Sézannais, la cité de Troyes, le Tonnerrois et bientôt avec l’ouest et la principauté de Blois. Tous ces éléments structurels et conjoncturels expliquent le conflit de 977. Renard le Vieux se sent acculé sur le plan social comme géopolitique quand, son neveu Seguin est élu archevêque. Le comte lui refuse l’entrée dans la ville, « craignant de perdre la cité » [ii] mais surtout voulant établir avec son neveu un rapport de force en sa faveur. Geoffroy de Courlon[iii] précisait déjà que Seguin paraissait plus puissant que Renard par sa parenté paternelle. La Chronique fait de l’ascendance de Seguin un véritable danger pour Renard. Et le seul personnage de la famille proche de Seguin qui est explicitement nommé, est son frère Isembart mort relativement jeune. Portant ce nom que l’on retrouve donc chez les descendants de Renard de Broyes qui a sans doute récupéré l’héritage de son frère hypothétique.

Signalons également un acte citant un Isembard, post comes (donc représentant le comte de Blois-Champagne) à Château-Thierry au milieu du XIe siècle. Cela corroborerait la Vie de Saint-Thierry qui associe ces Isembart aux Thierry et cela confirmerait l’implantation de ce lignage dans la boucle de la Marne moyenne.

Quoi qu’il en soit, Renard de Broyes est un miles important pour le comte de Troyes, Herbert II le Jeune. Et, d’après ce que nous avons rappelé plus haut sur les Herbertiens, tout converge pour faire du premier un des fidèles du second. D’autant plus qu’Herbert II va être actif en expéditions dans ces années 980 et sollicitera fortement ses vassaux.


[i] Il est hasardeux à ce stade d’affirmer que c’était là pour s’émanciper de Hugues le Grand, en établissant un parallèle avec les vicomtes d’Angers, les Ingelgeriens.

[ii] Geoffroy de Courlon, Chronique de l’abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, texte et traduction par M.G. Juillot, Sens, 1876

[iii] Pour l’interprétation de ce passage voir aussi l’article de Damien Varenne, « Les élections d’archevêques à Sens entre 977 et 1034 »


L'union de Renard et Héloïse

En effet, le comte de Troyes et son cousin Eudes Ier de Blois (qui apparait comme le meneur parmi ces descendants d’Herbert Ier) ont opté alors pour un soutien actif au roi Lothaire. Le carolingien, qui a une politique ambitieuse de reconquête du côté de la Lotharingie, peut se montrer généreux en attribuant de nouveaux honneurs aux deux cousins. De plus, ce contexte permet aux comtes de court-circuiter le duc des Francs, Hugues Capet et d’être en lien direct avec le roi.

L’essentiel de ces campagnes tournent autour de la place de Verdun.En 983/84, Lothaire la prend une première fois mais s’en fait chasser par le duc Thierry de Haute Lotharingie, neveu du capétien, qui va renforcer la place forte. En 985, Lothaire reprend à nouveau Verdun dont il fait prisonnier le comte Godefroid I, son fils Frédéric, Sigefroid de Luxembourg et ce duc Thierry de Haute-Lorraine. Le roi fut constamment aidé par Eudes I de Blois et Herbert II de Troyes. Hugues Capet devra intervenir manu militari à Compiègne pour faire libérer la plupart des otages, ses proches.

Eudes Ier aura eu l’opportunité de repérer le fidèle vassal de son cousin, à la situation établi dans la future Champagne. Il serait le médiateur logique du mariage de Renard avec sa nièce. Le comte de Blois poursuit ainsi sa politique de possession de traits d’union entre la Vallée de la Loire et celle de la Marne.

Nous avons démontré que Pithiviers était la dot[i] d’Héloïse. Héloïse sera toujours présentée comme la châtelaine de la tour maîtresse de Pithiviers dans les sources du XIe et du XIIe siècle. C’est son fils Odalric qui lui succédera et non Isembart, le fils né d’un premier mariage de son époux. Ce dernier, Renard dit de Broyes puis de Pithiviers, dans la tradition franque, administrera les biens de sa femme de son vivant. Certes la dot est conséquente, mais pour l’époque et pour ce niveau social cela reste cohérent. Observons d’ailleurs parmi ses proches les faits qui suivent :

  • Sa grand-mère, Lieutgarde de Vermandois qui épouse vers 945 Thibaud le Tricheur, possédait dans sa dot, le comté de Provins et de nombreux biens dans l’ancien comté du Madrie.
  • Sa tante, Emma de Blois, épouse depuis 968 de Guillaume dit Fier à Bras, comte de Poitiers, fut « fort bien dotée par son père » nous disent les sources sans en donner le détail. Mais y figuraient la châtellenie de Chinon et au-delà, la viguerie du Pays de Véron. Mais aussi d’autres biens au nord de la Loire dont les terres du côté de Bourgueil.
  • Héloïse de Pithiviers est donc dotée vers 985 de la vicairie de Pithiviers et de quelques alleux comme à Huisseau-sur-Mauves.
  • Sa fille, Héloïse du Perche, mariée en 1004, a reçu des biens et droits à Pithiviers (minoritaires par rapport à son frère Odalric) puisque nous voyons son fils Hugues de Mortagne signer encore pour des actes liés à cette ville.

On voit bien que la dot d’Héloïse est cohérente avec ce que l’on peut trouver pour sa famille (aristocratie de principauté territoriale) et pour sa génération. D’ailleurs cette parenthèse nous permet aussi de constater la régression inexorable à chaque génération de la dot matrimoniale à la fin du Xe siècle. En moins de quatre générations, le principe de primogéniture masculine avec maintien de l’intégrité du patrimoine hérité est devenu prédominant.


[i] Le terme dolitia qu’on trouve dans les Acta, même s’il peut avoir les deux sens, a curieusement été traduit systématiquement par « douaire » dans l’historiographie du XIXe et du début du XXe siècle.


Le conflit de 991-996

Début 991, Eudes Ier de Blois se rallie à Hugues Capet, devenu roi, trahissant le parti carolingien au bénéfice de la place de Dreux, un site stratégique autour du domaine royal. Ce ralliement de façade s’intègre dans une stratégie ambitieuse d’affaiblissement indirect du capétien par son encerclement et par l’attaque de ses vassaux fidèles[i]. En juin 991, alors que le parti de Charles de Lotharingie a définitivement perdu, et profitant du concile de Verzy, le blésois s’empare de Melun, ce qui lui permet de rallier plus vite ses fiefs ligériens et champenois en évitant le contournement par ses terres en Sancerrois et en Sénonais méridional. Eudes Ier, comte palatin en titre cherche aussi à être le vrai numéro deux du royaume (le titre de duc des Francs ayant disparu depuis l’avènement de 987), il spolie donc en priorité le vrai conseiller du roi, Bouchard le Vénérable, sur cet honneur que ce dernier maîtrise peu et qui fut un temps une possession herbertienne.

S’ensuit un long conflit qui ne finira qu’avec la mort du comte (mars 996). Les chroniques ne citent que les événements majeurs de ce conflit. Deux sièges : celui de Melun, qui voit la ville reprise par le roi et son allié Normand et celui de Langeais qui précède le dénouement de cette guerre ; deux batailles rangées : celle de Conquereuil où Foulques Nerra met fin au front qui s’est formé en Basse-Loire et celle d’Orsay qui oppose Bouchard et Eudes Ier.

Il y a à côté de cela bien d’autres escarmouches et razzias ; des opérations de pillages et d’incendies ; des sièges secondaires et surtout des opérations de retranchements sur les différentes « lignes de front » possibles. Et Pithiviers, de par sa position, se retrouve impliquée quelque part dans cette guerre. Récapitulons l’ensemble des faits qui convergent en ce sens.

A quelques kilomètres à l’est de notre ville, se trouve le fief de Yèvre-le-Châtel, lui-même contigu au domaine de Yèvre-la-Ville, propriété de l’abbaye de Fleury-sur-Loire. Dans le premier, se trouve un château qui comme Pithiviers était dans la vassalité de l’évêque d’Orléans, depuis une donation d’Hugues Capet à l’évêque Arnoul Ier en 988. En 993, une première fois, l’abbé Abbon de Fleury se plaindra à ce roi des exactions du seigneur châtelain et avoué de la villa bénédictine, Arnoul d’Yèvre, filleul et neveu de l’évêque Arnoul d’Orléans. Le jeune Robert le Pieux y est envoyé pour désarmer partiellement la tour adultérine. En 994, un accord et compromis sont conclus, où Arnoul renonce à ses coutumes contre 30 muids de vin donné par l’abbaye annuellement, tant que vivra son oncle, l’évêque.

Qu’en déduire ? Pour Hugues Capet, il fallait garder alliés les contingents armés de l’évêque Arnoul et de ses proches en pleine guerre avec Blois. De plus les deux rois auront temporisé, s’assurant au préalable de la neutralisation du site de Pithiviers. Et la tour ne sera que partiellement démontée.

Poursuivons plus à l’est où se trouvent aujourd’hui les communes d’Echilleuses et de Boësses. Vers 992, Bouchard le Vénérable obtient l’alliance de Geoffroy Ier, comte de Château-Landon dans cette guerre contre Eudes Ier en lui cédant deux villas gâtinaises de l’église de Paris (obtenu avec l’aide de son fils, l’évêque Renaud) – Boësses et sa voisine Echilleuses. On pressent que cette cession ne se fit pas en bonne et due forme vis-à-vis de la cathédrale et du chapitre parisien, et en effet il faudra attendre 1028, pour que le litige juridique sur ces deux fiefs soit définitivement résolu.

L’octroi de ces bénéfices par le conseiller du roi n’est pas seulement d’obtenir du comte Geoffroy un contingent armé (par exemple à la bataille d’Orsay), mais c’est aussi l’impliquer durablement au travers de ces domaines qui se trouvent à la pointe occidentale du Gâtinais juste en face de « la ligne de front » de Pithiviers.

Concluons que pendant la première phase de cette guerre (991-993) Pithiviers est dans une zone de tension du conflit. Renard et Héloïse ne pouvaient, car c’est un crime grave, affronter directement leur suzerain, l’évêque d’Orléans et au-delà, le roi. Cependant le premier a pu envoyer un contingent venant de Broyes pour aider Eudes Ier. Vers 995, ce comte n’est-il pas à Meaux, entouré de milices briardes ? Il s’aide donc aussi de ses alliés à l’Est.

En Orléanais, le couple a pu aider même indirectement Eudes Ier : Pithiviers est à mi-chemin entre Chartres appartenant au comte et Melun, c’est donc un relais idéal. De même, le couple a pu ne pas répondre au semons d’ost de leur suzerain direct qu’est l’évêque d’Orléans Arnoul.

Les conséquences de ce conflit autour de Pithiviers peuvent être multiples. Le pôle castral de l’oppidum et son palais (aula) durent subir les effets d’une opération militaire de représailles par le clan adverse. Il a pu être pillé voire incendié.

Surtout, nous notons qu’après ce conflit Renard de Broyes part en pèlerinage, alors que ses protecteurs sont morts (Herbert II et Eudes Ier). Outre ses motivations personnelles insondables, ces départs correspondent souvent à des bannissements temporaires du royaume sous la forme d’une pénitence : la principale étant de faire le grand pèlerinage à Jérusalem.

  • Départ en pèlerinage de Hilduin de Ramerupt en 992, coupable de méfaits envers l’église de Troyes (en fait envers le comte de cette cité Herbert II qui voulait accroitre sa mainmise entre la haute vallée de la Marne et celle de l’Aube). Herbert II fit de même avec l’abbé Adson de Montier-en-Der.
  • Départ de Foulques Nerra en 1008, après le meurtre du comte palatin Hugues de Beauvais.

Renard a dû rendre compte pour son attitude en Orléanais et a proposé ce départ en pèlerinage. Nous verrons que pour Renard, il y aura peut-être un troisième dessein lié à ce périple. En tout cas, sa santé ne lui permettra que de faire un petit pèlerinage, il n’ira qu’à Rome.


[i] Yves Sassier : Hugues Capet, Naissance d'une dynastie – Fayard, 1987


Dans la Rome d’Otton III

Le préparatif puis le départ en pèlerinage se situerait donc autour 996/997 à l’issue du conflit (mars 996). Sa présence à Rome et son décès sur place serait donc à situer en 997/998, l’empêchant de poursuivre son voyage ou de rentrer à Pithiviers.

Rome traverse alors une période particulière. Le nouvel empereur saxon, Otton III veut faire à nouveau de la Ville Éternelle, une capitale d’Empire, le centre du monde (caput mundi).

C’est ici qu’est daté un diplôme d’Otton du 22 avril 998 qui porte ces mots « Rénovation de l’Empire romain ». L’empereur est résolu à s’installer à Rome.

Dans son idéologie et influencé, entre autres par sa mère, l’impératrice Théophano, cet Empire rénové va au-delà des frontières politiques de l’Europe. La culture byzantine aura un premier rôle dans cette construction. Ne commence-t-il pas à donner des titres grecs aux membres de sa Cour qui s’installent sur la colline de l’Aventin ?

Sur le plan religieux, cela se traduit par l’acmé de la présence d’individualités ou de communautés des différentes obédiences de l’empire byzantin à Rome et en Italie. Ces influences déclineront plus tard avec le grand schisme de 1054, et avec l’installation des Normands en Italie du sud.

Citons, par exemple, l’ermite basilien, Nil de Rossano, qui s’installe alors au monastère des Saints-Alexis-et-Boniface de Rome (également sur l’Aventin) et qui n’hésitera pas plus tard à être le moralisateur du pape ou de l’Empereur.

Mais parmi les différents courants de l’Église de l’Empire d’Orient qui aiment à se répandre en Italie, observons plus particulièrement le mouvement arménien. Déjà, en Italie du sud, les Empereurs macédoniens de Constantinople avaient pratiqué une politique de colonisation militaire en s'appuyant en partie sur les Arméniens[i]. Relisons deux hagiographies contemporaines à la période étudiée.

Siméon de Polirone (mort en 1016), fut d'abord un moine basilien, mais vivant reclus au "désert". Puis il part en pèlerinage, à Jérusalem, puis à Rome en 983. En Italie, il "réforme" une communauté de moines, il traverse Pise et Lucques, remonte vers le nord et, sans doute après un crochet en Bourgogne, et en Aquitaine, il gagne Saint Jacques de Compostelle. Après de nouvelles pérégrinations en Italie, il finit par s'arrêter au monastère de Polirone près de Mantoue en 1007. Boniface de Canossa fera demander au pape la canonisation de Siméon après sa mort. Il aura droit à sa « Vita » exposant ses vertus thaumaturgiques.

Un autre Arménien, Davin (né fin Xe ou début XIe siècle, mort en juin 1050 à Lucques) a aussi sa Vita. Ayant succombé aux fatigues de son voyage, il est l'objet de la vénération populaire à la suite des guérisons miraculeuses qui ont lieu sur son tombeau.

Nous avons là un certain nombre de topoï hagiographiques que nous retrouvons pour Grégoire dans notre Vita : voyage en Gaule après être passé par l’Italie ; une installation stable après diverses pérégrinations ; un processus de sanctification et des miracles constatés après sa mort. Pour Grégoire de Nicopolis et ses compagnons nous savons que : ils traversèrent l'Europe (…) parcoururent l'Italie (…) franchirent les Alpes. Il y eut donc bien un séjour italien, et lors d’un trajet en commun ou à Rome, ils ont pu croiser Renard et son cortège. De cette rencontre a pu naître le projet d’installation de Grégoire à Pithiviers.

Ensuite la Vita liste une succession de poncifs (nouvelles pérégrinations sur la route en Gaule, morts de tous ces compagnons, arrivée par hasard à Pithiviers et accueil impromptu par Arlefroy). Ce dernier topos se retournant habituellement en faisant d’Arlefroy le scient médiateur des dispositifs ou des souhaits émis par Renard à Rome et dont il est chargé par ce dernier de transmettre à Héloïse. Il n’y a donc pas de place au pieux hasard.

En accord avec les objectifs de son époux qui n’a pu revenir de son pèlerinage, Héloïse confit à Grégoire un établissement abandonné il y quelques décennies par les moines de Saint-Martin-de-Vertou (Loire-Atlantique) au lieu-dit Bondaroy.

Remarquons que la Vita après avoir précisé que l’oratoire était sur un domaine de la dame, insiste sur la distance qui le sépare de l’oppidum : deux milles pas ou un peu moins d’une lieue gauloise. Donc dans un endroit où Héloïse peut exercer son droit de ban. Nous y reviendrons.

Puis le texte donne un autre chiffre précis : Grégoire demeura là 7 ans avant de mourir. Donc si nos gyrovagues arméniens sont arrivés en Gaule et à Pithiviers vers 998/999, Grégoire serait mort en 1005/1006.

Sur l’arrivée de l’ermite à Pithiviers, les Acta, plus confuse, ajoute qu’Héloïse venait d’ériger « depuis peu » une basilique en l’honneur des saints déjà vénérés ici – dont Lyé, Georges et Salomon.

De même, ces textes insistent sur le caractère fortifié de la ville - le terme oppidum et ses dérivés ont des occurrences multiples. Mais contrairement aux sources plus tardives on ne suggère pas encore avant l’an Mil, ce qui frappera ensuite les contemporains, un donjon ou une tour-palais (ni turris munitisima ni domus fortissimo).


[i] Gérard Dedeyan : Les Arméniens en Occident, fin du Xe siècle - début du XIe


Le donjon ou la tour maîtresse

Lors de notre précédent article nous avions déjà discuté des conditions vraisemblables dans laquelle a pu s’élever la première tour maîtresse à Pithiviers avec autorisation royale. L’an 997, en est le terminus ante quem. La paix est revenue et les sanctions sont en voie d’être honorées. Le frère d’Héloïse a pu user de sa nouvelle position auprès du roi et de l’évêque pour renouveler le droit d’ériger une demeure fortifiée. Voilà pour le contexte. Le prétexte étant lui, que l’édifice précédent a pu être malmené au début du conflit.

Piviers 1

Estampe de Vaucanu d’après Ravaut (XIXe siècle) montrant le château avant sa destruction en 1835. Toutefois, dans le premier quart du XIe siècle, le contemporain d’Héloïse, pouvait observer un édifice assez différent de cette représentation.

Le pôle castral, outre les vicissitudes de l’Histoire, qui ont abouti à sa disparition, n’a pas pu à ce jour bénéficier d’une véritable entreprise de prospection archéologique. Sous la place Denis Poisson et dans les sous-sols de l’école Abbé Regnard au nord, on sait qu’il y a encore matière à collecter de nombreuses données. Les derniers travaux sur la place remontent au milieu des années 1980, à une époque où hélas, l’INRAP n’existait pas encore et où la municipalité n’était pas aussi sensibilisée que maintenant à son patrimoine. Restent donc des informations ténues de témoins locaux sur des observations partielles - qui s’ajouteront aux sources écrites, aux gravures et aux peintures d’échevinage. Nous rappellerons les éléments les plus intéressants identifiés et nous hasarderons quelques pistes de travail, en espérant que dans un avenir proche, l’opportunité de fouilles se concrétise avec les moyens ad hoc.

ceramic

Ensemble de plaques en céramique dans le centre historique installées par la municipalité et réalisés avec l’aide du groupe scolaire tout proche. A gauche, le relevé pour le donjon contient de nombreuses approximations ; notons néanmoins la forme en T proposée au niveau du sol. A droite, le plan superposé des deux collégiales est plus précis. L’œil même béotien notera la forme curieuse de l’édifice roman : absence de transept et surtout de nef ; accès par les côtés. Il pourra même noter que la 4ème travée est plus large que les trois autres (Cl. R. Bijard).

Un peu plus loin, nous ferons une analyse critique détaillée du fameux texte d’Orderic Vital qui évoque la tour de Pithiviers dans un passage concernant le château d’Ivry. Pour l’heure, nous jugerons comme crédible la proposition du moine d’identifier un architecte commun aux deux édifices. Le détail et l’originalité de ce passage en font quelque chose d’unique pour l’époque.

(../..) Lanfredum architectum cuius ingenii laus super omnes artifices qui tunc in Gallia erant transcenderat, qui post constructionem turris de Pedueriis magister huius extiterat (../..)

[Un certain architecte, Lanfroy, dont le talent dépassait celui de tous les maîtres d’œuvre de la Gaule, avait construit la tour de Pithiviers, et acquit de ce fait le statut d’architecte en chef.]

Mais tout d’abord, le partage de ce maître d’œuvre, Lanfroy, sur deux chantiers, entre le comte d’Ivry et la dame de Pithiviers est-il plausible ? Rappelons quelques faits :

  • Vers 994, s’opère un rapprochement entre Richard Ier et la maison de Rennes. Le Normand aide Geoffroy Ier de Bretagne à battre Judicaël de Nantes, qui lui était aidé par l’Anjou. Du coup, le jarl arrête son soutien aux capétiens toujours en conflit avec Eudes Ier de Blois.
  • De fait en 995/96, l’expansionnisme agressif angevin au nord de l’Anjou devient la première préoccupation du vieux jarl puis de son fils Richard II.
  • Puis en 996/97, Richard II se rapproche encore plus de Blois en offrant à l’un des fils d’Eudes Ier, le cadet Eudes (qui avait reçu le comté de Dreux), la main de sa sœur Mathilde, avec en dot sa « moitié » de la châtellenie de Dreux. Mais elle décèdera quelques années après, sans enfants. Selon l’usage, Richard II souhaitera récupérer cette dot, ce que refusera catégoriquement Eudes II de Blois (fl. 1005-1008).

Si nous n’avons pas les détails des tractations qui autour de 997, aboutirent à cette union, on peut toutefois prendre conscience de son caractère exceptionnel. Sur le plan diplomatique nous avons là une occasion de trêve entre les deux grandes principautés rivales dans l’ancienne Neustrie depuis le début du Xe siècle. Qui furent les protagonistes de ces discussions ? Côté normand, il y a au moins Raoul d’Ivry, comte pour ce secteur sud-est de la principauté proche de Dreux et surtout membre numéro un du gouvernement du jeune duc ; côté Blois, les princes Thibaud et Eudes sont tout aussi juvéniles - leur mère Berthe de Blois à son rôle à jouer et elle est alors « en couple » avec le roi. Par conséquent, on peut imaginer la présence de conseillers communs à la cour royale et comtale : peut-être Hugues de Meulan, et beaucoup plus sûrement Hugues de Beauvais, qui par ailleurs est en train de récupérer certains bénéfices dans cette même région drouaise[i].

Ces rencontres au sommet sont l’opportunité de mettre à plat certains différends : ici, le conflit à propos de Dreux, ou là le dossier breton avec les différents « tutorats » qui se sont exercés par les deux parties sur la Maison de Rennes au Xe siècle. Elles peuvent aussi aboutir sur des discussions bilatérales sur divers sujets annexes – dont la recherche de compétences rares. Et Raoul a pu prêter son architecte en second (d’après Orderic, ce sera par sa réalisation à Pithiviers qu’il acquiert le titre de Maître) pour la sœur de Hugues, qui devra partager en parallèle son retour d’expérience à Pithiviers au profit du chantier d’Ivry.

Depuis les années 1980, et bénéficiant des avancées de la castellologie[ii], le château d’Ivry a fait l’objet de nombreuses fouilles et publications[iii]. Si nous synthétisons les rapports de ces différents auteurs, nous pouvons établir un séquencement en trois phases qui sont :

Une phase 0 ou carolingienne (dans le courant du Xe siècle) :

  • La construction la plus ancienne du site serait une aula (salle palatiale), grand bâtiment rectangulaire orienté nord-sud. Elle était a priori d’un seul niveau plan et était abondamment éclairé par des fenêtres percées aux murs. L’appareillage des pierres est en arête-de-poisson (opus spicatum). Mais son caractère fortifié dont les larges contreforts ne seraient pas apparus immédiatement.

La phase I, contemporaine à Lanfroy, ou préromane (autour de 990 – jusqu’aux années 1010) :

  • C’est la transformation par Raoul d’Ivry de la structure palatiale préexistante. La grande salle (aula) est pourvue en équerre d’une chapelle. L’élévation de l’ensemble pourrait être de deux niveaux. D’ailleurs on distingue pour cette surélévation un appareillage de pierre différent (l’opus spicatum est plus grossier). L’adjonction qui est greffée par l’architecte comprend donc une chapelle intégrée mais aussi une tour haute sous laquelle se trouve un cellier. On ignore la hauteur exacte de ces ajouts ni leur configuration en élévation (cf. infra le paragraphe sur les tours en fer à cheval). Les contreforts sur l’ensemble du bâtiment sont avérés. La salle principale du rez-de-chaussée conserve ses dispositions ; elle était recouverte par un plancher. Le contexte de ces différents ajouts rend le donjon, pour partie, résidentiel ; à un moment difficile à déterminer la « grande salle » de réception seigneuriale occupera dorénavant le premier niveau.

La phase II ou romane (2nd tiers du XIe siècle) :

  • Notons qu’autour de 1029, Hugues de Bayeux consolide les défenses du château mais il n’a pas matériellement le temps et les moyens de faire l’ensemble des grands travaux de cette phase. Ces derniers consistent en un enfouissement partiel de l’édifice antérieur qui sera à nouveau surélevé. La forme précédente en « L » redevient un vaste rectangle par l’ajout d’un complément de construction aux parties Est et Sud-Est. Il reste néanmoins un léger saillant au niveau du chevet de la chapelle. Les nouvelles parois sont cette fois érigées en opus incertum. Par le remblaiement massif des côtés nord, sud et ouest de l’édifice, les salles qui étaient auparavant situées en rez-de-chaussée, se trouvent désormais enterrées. Le front Sud est également totalement restructuré avec notamment une élévation des murs.

En se basant sur les châteaux d’Ivry-la-Bataille (contemporain dans sa phase I) et sur l’élévation progressive de Beaugency (élevé juste après, mais en 1015-1030 d’après la dendrochronologie[iv], il est donc proche géographiquement mais aussi chronologiquement), on peut avancer que la première tour de Pithiviers n’avait que guère que deux niveaux et que son élévation en pierre était encore bien inférieure aux 33 mètres mesurés par les observateurs du XVIIIe siècle.

Le donjon de Pithiviers pourrait présenter comme à Ivry une même disposition de tourelle d’abside saillante sur la tour rectangulaire (on la voit sur les estampes, même s’il elle a fait l’objet de reprises). La rationalité fonctionnelle qui caractérise l’œuvre de Lanfroy peut permettre de parvenir à deux constats sur la présence de cet élément :

  • La partie supérieure peut servir de guet. En effet, comme à Ivry (phase I), à Mayenne ou à Langeais, nous n’avons pas encore de tour offrant un volume homogène en longueur, en largeur et surtout en hauteur. Cela ne favorise pas un système de surveillance sur hourds qui pourrait courir sur tout le couronnement. Ici, le coin sud-ouest était initialement surélevé, car c’est bien vers le sud et vers l’ouest, côté plateau, que le castrum était le plus vulnérable. D’ailleurs on retrouve cette caractéristique sur les donjons inspirés d’Ivry :
    • A Avranches, cet élément tourne le dos à la pointe de l’éperon, pour au contraire regarder vers le sud-est là où l’isthme est le moins défendable,
    • A Londres, pour la Tour Blanche, où l’orographie n’est pas discriminante, cet élément regarde vers l’aval de la Tamise, voie de pénétration habituelle,
    • Pour revenir à Ivry, nous avons la combinaison parfaite de toutes ces considérations, la tourelle permettant de se tourner du côté plateau et du côté aval de l’Eure [v],
  • A Pithiviers, un des niveaux de cette tourelle a pu servir d’abside, à une capella, chapelle réservée à la mesnie seigneuriale habitant le château. La proximité de l’église Saint-Georges peut questionner une telle affirmation. Néanmoins comme nous le verrons, cette dernière était souvent en travaux ; de plus son exiguïté, en regard des offices du chapitre collégiale, comme de la gestion des pèlerins laïcs, a pu poser problème.

[i] R. Bijard : op. cit.

[ii] L’archéométrie et en particulier la dendrochronologie ont permis de remettre en cause la vision traditionnelle sur l’apparition du « donjon roman ». Les études sur Loches ont été capitales ; plus récemment celles sur le château de Mayenne aident aussi à mieux comprendre l’intégration progressive des grandes fonctions du palais carolingien dans un modèle verticale cherchant à gagner en hauteur et fiabilité défensive.

[iii] Edward Impey, "The Seigneurial Résidence in Western Europe AD c.800-1600", 2000 ; Jean Mesqui, « Les seigneurie d’Ivry, Bréval et Anet aux XIe et XIIe siècles » ; Dominique Pitte, « Pour une relecture du château d’Ivry-la-Bataille », 2009. Encourageons aussi l’Association ‘Ivry - Les Vieilles Pierres’ pour son travail de promotion et d’animation sur le château d'Ivry-la-Bataille.

[iv] Christian Corvisier, "La tour maîtresse du château de Beaugency, dite « Tour de César »", in Bulletin Monumental, tome 165, année 2007

[v] Près d’un siècle plus tard, on retrouve des tours en fer à cheval, comme à Beaumont-sur-Oise, mais les « principes de Lanfroy » n’y sont plus valables.

Geo 3D Pithiivers

Représentation simplifiée des éléments connus ou supposés du pôle castral (fond de carte Géoportail 3D) :

  • 1- Collégiale romane Saint-Georges
  • 2- Tour maîtresse
  • 3- Porte fortifiée principale du castrum, facilement localisable grâce à un texte de l’érudit orléanais Hubert reproduite par J. Deveaux[i]. En face se trouvait la voie principale du bourg, qui elle-même, débouchait au sud sur une place extérieure à l’agglomération où se tenaient le marché et la foire Saint-Georges
  • 4- La tour Saint-Martin est postérieure au XIe siècle mais son emplacement au niveau de l’enceinte pourrait indiquer le coin nord-ouest du pôle castrale
  • 5- Poterne (date d’apparition inconnue)
  • 6- Cloître de la collégiale identifiable par les anciens cadastres

On devine la forme rectangulaire du pôle castral qui l’apparente par exemple à celui de Châteaudun et traduit son ancienneté, à la charnière des périodes alto-médiévales et de la basse Antiquité. On ignore l’agencement des cours intérieurs et notamment comment était délimitée et protégée la haute-cour au nord-est.

La disposition des deux édifices que sont la collégiale et la tour pose d’emblée problème. Partant du premier, et estimons à une dizaine de mètres l’emmottage ou le remblai qui devait cerner le pied de cette tour. On comprend alors mieux le côté tronqué de cette basilique par rapport à un développement longitudinal originel qui devait être plus ambitieux[ii]. Pourquoi le chantier de la tour, devenue prioritaire, a-t-il fait occuper cet espace ? La forme en « T » évoquée plus haut pourrait indiquée, que dans sa partie occidentale, l’édifice carolingien comprenait l’habitation (camera) ou la salle de réception (aula) initiale. L’extension de l’emprise vers l’Est s’inscrirait alors dans ce qui caractérisera le donjon roman : un positionnement oblong sur l’éperon pour mieux le barrer.

Une autre explication peut être avancée. Géologiquement le castrum repose sur du calcaire de Beauce ; son épaisseur moyenne est de 6 mètres et il est difficile à creuser ; cependant, il y a, à des endroits épars, des structures karstiques facilitant le forage d’un puits. Comme pour Beaugency, il y eut peut-être la volonté qu'un de ces rares puits soit recouvert par l’édifice. Par ailleurs, nous savons qu’en 1040/42, le château de Pithiviers a su tenir un long siège. Cela ne peut se concevoir sans un accès facile à un point d’eau.

Nous ne pouvons guère aller plus loin sans nouvelle donnée provenant de fouilles. Finissons ce chapitre en revenant sur le texte d’Orderic Vital et sur la supposée décapitation de Lanfroy par la femme du comte d’Ivry. Cet ajout à la fin de la phrase est difficilement vraisemblable. D’abord parce que la décollation apparaît comme une sanction applicable aux vassaux ou aux officiers dans un contexte de trahison ou de complot contre leur suzerain. Nous avons avancé dans notre précédent article, que le contexte de la guerre qui a repris entre Blois-Chartres et Normandie autour de Dreux (1010-1015) pouvait expliquer en revanche la fin tragique de notre architecte qui n’était plus en mesure de travailler en parallèle sur deux chantiers, un dans chacun des camps qui se font face. Ce qui marque en passant le terminus post quem de son activité d’architecte. Nous ne rejetons pas non plus le caractère très coercitif qu’a pu exercer le comte d’Ivry[iii] sur son maître d’œuvre. Ce dernier était aux yeux de Raoul un miles civil lui devant fidélité. D’ailleurs, à la fin de ce XI siècle, ne voit-t-on pas Robert II de Bellême entouré de ses propres experts et artisans en poliorcétique (Bréval) ou en architecture (Gisors) à qui le duc demande le concours ? Le prince passe par son vassal pour obtenir les services de ces hommes compétents ; ils font partie intégrante de la familia du seigneur de Bellême. Toute « mobilité professionnelle » telle qu’on peut encore la deviner avec Lanfroy est exclue. L’architecture civile princière s’étant confondue avec l’architecture militaire, les ressources humaines en ce domaine deviennent un enjeu stratégique.

Heureusement pour l’architecture religieuse, ces considérations ne s’appliquent pas : le développement du premier art roman sera porté par les échanges d’hommes et de connaissances, facteurs de diffusion et d’émulation.


[i] Jules Devaux – Annales de la Société Historique et Archéologique du Gâtinais, Vol. 3 pp 174-178 et Vol. 4 pp 94-100

[ii] Au plus, dans le projet initial l’église venait s’appuyer contre la aula carolingienne fortifiée se rapprochant en cela de l’ensemble de Meung-sur-Loire (cf. J. Mesqui 2013). Il est notable que dans ce cas la réalisation d’une façade et d’un portail occidental monumental n’était pas non plus la priorité des commanditaires.

[iii] En 996, au début du règne de Richard II, Raoul d’Ivry a réprimé violemment une révolte de paysans libres en moyenne Normandie.


La Collégiale Saint-Georges

Aujourd’hui il reste peu de choses de l’église collégiale. Le vestige le plus important a trait à l’édifice ogival dont l’origine remonte au XIIIe siècle. Les seuls éléments du XIe siècle sont un bas-côté de l'église basse (« crypte »), ainsi qu’une des quatre absidioles d’origine avec une élévation sur deux niveaux (église basse et chœur de l’église haute). Encore que ce que nous voyons date principalement de la reconstruction de l’édifice en 1060/1080 après les outrages subis par le siège de 1042-44. Plus difficile consiste à identifier les états des édifices antérieurs. Le point positif est que les vestiges sont accessibles aux observations et plusieurs relevés et analyses ont été publiés[i].

Nous avons vu qu’après 956, a eu lieu une cérémonie de transfert de reliques. Il est envisageable qu’elle ait été précédée d’une restauration d’une église « carolingienne ».On ne peut rien dire de cet édifice, mais on identifie des remplois dans l’édifice ultérieur (cf. cliché ci-dessous). Il est raisonnable d’avancer que son chevet était plat[ii].


[i] Le premier rapport notable est de P. Martellière, « Notes archéologiques sur la collégiale Saint-Georges de Pithiviers » - Fontainebleau, 1904, qui avait déjà noté deux périodes distinctes pour l’édifice roman ; voir Cécile Coulangeon – « L'architecture religieuse des Xe et XIe siècles dans le sud-est du Domaine royal capétien » - 2014, pour une meilleure datation du second état roman sur la dernière partie du XIe siècle ; pour les relevés précis que nous nous sommes procurés lors des travaux de consolidation de 1985, cf. Dominique Bureau et Claude Péron - « Collégiale Saint-Georges : Pithiviers, Loiret : Quelques données historiques et architecturales » - [BNF 200906222-32876 - La reproduction des figures est soumise à droits d’auteur]

[ii] Constatons que la collégiale gothique retrouvera un chevet plat alors que le chevet roman était hémicirculaire. Cette alternance entre type de chevet pour une collégiale castrale se retrouve à Beaumont-sur-Oise, où Saint-Léonor est aussi contraint par un dévers, au bord de l’enceinte du château.

Georges 11

A gauche, état d’un des pans intermédiaire - Le pilier monolithe en réemploi remonterait à l’ère mérovingienne selon John Ottoway (cl. Antoine Garnier) ; à droite, masqué par la chemise et l’arc de la fin du XIe siècle avec imposte (du dernier état du XIe siècle, voir C. Coulangeon), figure un arc qui s’en différencie par son absence d’imposte, par sa profondeur de 70 cm et par la valeur de son surhaussement de 90 cm (fig. D. Bureau, reproduction soumise à autorisation)

Puis si l’on se fie aux sources écrites, Héloïse (fl. 985- 991) aurait initié les travaux d’une nouvelle église. Nous n’avons guère plus d’éléments sur celle-ci. Peut-être que l’arcade primitive identifiée (cf. figure ci-dessus) remonterait à cette période. De même, la largeur plus importante de la quatrième travée qui, si elle n’est pas dû à la transition avec le chevet, indiquerait peut-être le pas initialement prévu des travées pour le reste du chœur et de la nef. On ne sait rien du chevet prévu (hémicirculaire simple ?). En tous cas, insistons sur un élément qui corrobore les sources : la guerre puis l’érection de la tour maîtresse a entravé le développement d’un édifice proto-roman dont le chantier a démarré avant 991.

A un moment difficile à dater, l’église castrale acquiert le statut de collégiale, puis les travaux reprennent probablement avant 1006 comme nous le verrons plus loin. Les difficultés techniques et financières, alors que le donjon n’est pas fini (997- c.1014), peuvent faire allonger la durée de ces travaux jusqu’aux années 1020.

Certains auteurs cités ayant fait des relevés sur l’église basse avaient noté certains archaïsmes qui remonteraient à l’église du début du XIe siècle, malgré les réfections du 3ème quart de ce même siècle : éléments en remploi et anomalie sur la 4ème travée cités plus haut, sections de moellons grossiers avec mortier en terre, ouvertures intérieures et extérieures avec piédroits et voûtes présentant des pierres taillées mais sans pierre d’appui individualisée. Mais le plus probant pour différencier ces deux phases de l’église romane restent les impacts du dernier état sur le premier : renforcement des colonnes semi-engagées du sous-sol, nouveaux arcs en plein cintre en pierre de taille soigneusement appareillée qui ne sont pas liaisonnés à la maçonnerie de l'intrados de la voûte d’arête antérieure, redressement des flancs de l’intermédiaire qui est encore visible en sous-sol (fig. de gauche ci-dessous), rehaussement des lumières les plus basses des ouvertures du sous-sol à cause du remblai des années 1070 et du rehaussement des sols (fig. de droite ci-dessous). Le sol de la « crypte » actuelle (initialement en terre battue) représente le niveau du sol au début du XIe siècle.

Georges 2

Impacts de la construction de 1060/1080 sur l’édifice antérieur : à gauche, deux coupes du premier pan intermédiaire de l’abside – A) ouverture haute – B) niveau inférieur, en hachure fine, trace des piédroits de l’ouverture superposée.

Sur les 4 figures de droite - lumières de l’église basse - le rehaussement est souligné par des hachures descendant vers la gauche et en hachures serrées, les ouvertures vues de face dans leur niveau d’origine - de gauche à droite : ouverture de la 4ème travée ; ouverture du pan intermédiaire ; ouverture de la travée d’absidiole ; ouverture axiale du cul-de-four de l’absidiole (fig. D. Bureau, reproduction soumise à autorisation).

D’ailleurs constatons qu’à l’occasion de ces opérations de renfort et de ces travaux en sous-œuvre, on économisera encore autour de 1075 en réutilisant les structures du début du XIe siècle.

Ce qui est remarquable c’est que l’absidiole est incluse dans tous les précédents constats ; pour l’église basse, aucun élément de discontinuité n’a été relevé. L’église de 1005-1025 présenterait donc déjà une structure primitive de déambulatoire avec ses quatre absidioles rayonnantes, structure qui sera reprise, consolidée et surélevée après 1060.

Et cela élargit le champ des perspectives.

Il nous faut replacer ce constat par rapport aux édifices encore peu fréquents du même type au début du XIe siècle dans la région. Pierre Martin propose[i] de voir, en particulier dans le Centre et la Vallée de la Loire, un caractère novateur à ces chevets à déambulatoire et chapelles rayonnantes. Il est lié à l’ambition du roi comme des grands commanditaires de l’entourage royal. Cela correspond tout à fait à cette branche collatérale de Blois que nous étudions. L’auteur y étudie Saint-Martin de Tours et Saint-Aignan d’Orléans directement attachés à la personne royale, mais aussi Saint-Denis de Nogent-le-Rotrou église et nécropole familiale d’un vassal principal du comte de Blois et de Chartres.

Mais les caractéristiques de ce chevet de Saint-Georges de Pithiviers le rapproche plus d’un autre édifice ligérien alors en cours de reconstruction : la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans[ii].

L’étude de leurs points communs avant les consolidations et les rehaussements des chœurs mériterait une étude plus approfondie ; constatons par exemple dans les deux cas : des absidioles profondes comprenant une travée droite aux proportions proches ; des ouvertures entre les chapelles rayonnantes, au-dessus d’arcatures aveugles géminées pour l’éclairage d’un déambulatoire de 2,6 à 2,7 m de large ; la présence d’un autel reliquaire central.

Le chantier du chevet de Sainte-Croix n’a pas été le premier de la nouvelle cathédrale romane – la nef et un premier transept roman ont d’abord été érigés (dernière décennie du premier millénaire et la décennie suivante), mais le chantier du premier a pu débuter dès les années 1020. Une chose est sûre, le chevet plat réalisé dans un premier temps ne pouvait être que temporaire dans l’esprit des commanditaires de la cathédrale et la question a été débattue bien avant toute mise en œuvre.

D’autant plus qu’en 1004, c’est Foulque qui est à la tête de l’évêché d’Orléans. Cet obligé des Blois-Beauvais peut favoriser certaines choses, comme le prêt de compétences et de main-d’œuvre, avec des garanties au vu de la solvabilité de Pithiviers. En effet, un rapprochement avec ce qui s’est passé avec la tour maîtresse vient à l’esprit. En l’admettant, cela veut-il dire que le retour de l’expérience acquise à Saint-Georges devait bénéficier à Sainte-Croix d’Orléans ?

Par ailleurs nous avons connaissance d’une situation similaire mais à une date qui reste débattue : un des portails romans de Sainte-Croix avec son décor byzantinant particulier et sa voussure inférieure en croissant de lune[iii] est une réalisation du même maître d’œuvre qui sculpta le portail de Saint-Basile d’Etampes. Cette dernière œuvre a pu préparer celle de Sainte-Croix.


[i] Pierre Martin. Les premiers chevets à déambulatoire et chapelles rayonnantes de la Loire moyenne (Xe-XIe siècles). Saint-Aignan d’Orléans, Saint-Martin de Tours, Notre-Dame de Mehun-sur-Yèvre, La Madeleine de Châteaudun. Sciences de l’Homme et Société. Université de Poitiers, 2010. Français. <tel-00581583>

[ii] P. Martin – « Sainte-Croix d’Orléans. Le chevet du XIe siècle » in Cathédrale d’Orléans – Presses Universitaires François Rabelais ; Georges Chenesseau, « Les fouilles faites dans la cathédrale d’Orléans (en juillet octobre 1942) », Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France, Paris, 1942

[iii] Bernard Gineste et Clément Wingler in Saint-Basile, pages de chronique, 2008 ; B. Gineste - « Le Jugement dernier de l'église Saint-Basile d’Étampes » - Le Corpus Étampois, août 2018. (Notons que ce portail magnifie alors l’arrivée, par les routes principales, à Étampes-le Châtel, alors que le castrum royal en contrebas présente une porte et un palais fortifiés. Ici c’est la partie antérieure de l’édifice qui fait l’objet de toutes les attentions, au contraire à Pithiviers, ce fut la partie postérieure avec le chevet).


Une équation financière délicate

Nous avons déjà pointé du doigt que les dispendieux travaux d’Héloïse étaient à même de mettre sous tension les ressources humaines, matérielles et financières de la seigneurie de Pithiviers. La collégiale en a le plus pâti et elle est réduite à un chœur et son chevet - certes innovants tel un prototype pour une future réalisation majeure. Néanmoins il faudra attendre le troisième quart du XIe siècle pour obtenir un édifice plus cohérent malgré la contrainte initiale et offrant une meilleure finition.

Essayons de se faire une idée, malgré le manque de données, des richesses de Pithiviers qui ont pu être captées par le pouvoir seigneurial en place. Durant cette même période, le frère d’Héloïse, Hugues, puis son fils par alliance, Isambert, sont acteurs du développement économique de Nogent (Eure-et-Loir). Contrairement à Pithiviers, cette dernière ville bénéficie d’un atelier monétaire et du droit associé d’émission, source non négligeable de revenu. Les similitudes entre ces deux sites ne commencent qu’avec les différents niveaux de droits de justice et leurs revenus aux mains de la seigneurie châtelaine. De même un marché est attesté à Nogent, qui bénéficie de l’antique voie de passage le long de l’Eure. Mais celui de Pithiviers est plus remarquable. L’oppidum pithivérien a récupéré le rôle de carrefour de flux commerciaux qu’avait Pithiviers-le-Vieil.

L’axe commercial le plus important est celui qui d’est en ouest, apporte des produits essentiellement d’élevage depuis les rives du Loing. Un de ses surnoms est d’ailleurs le « chemin aux bœufs ». Au début cette voie se confond avec le « chemin de César » qui passe aux pieds de Château-Landon. Le chemin associé au général romain poursuit sa route vers Orléans alors que notre chemin bifurque à l’ouest. A Pithiviers, ces produits (viande, cuir) sont échangés contre les produits récoltés dans l’hinterland du fief d’Héloïse ou bien sur le reste de la Beauce. Notons que cette voie importante de circulation se poursuit vers le Chartrain. Entre Châtillon-le-Roi et Janville, elle a un autre surnom, le « chemin Dagobert ». Nous sommes ici sur des domaines de l’abbaye de Saint-Denis (prévôté de Toury chère à Suger) et cette appellation du XIIe siècle est probablement dû à la volonté politique de rattacher un bien issu du fisc royal (la voirie elle-même) à la figure protectrice des moines. Ensuite, le prochain grand carrefour antique se trouve dans la commune d’Allaines. Ce devait être un important lieu d’échanges agricoles comme l’atteste son lieu-dit ‘marché de la Bouverie’ (encore les bœufs) et sa surveillance pouvait être bénéfique comme le révèle un conflit ici entre Louis VI et Thibaud IV de Blois en 1111. Mais revenons sur nos pas.

Le marché aux bœufs de Pithiviers remonte à la période alto-médiévale et se tenait sur l’actuelle place des Halles, devant l'entrée du bourg fortifié. Des fouilles y ont retrouvé des éléments propres aux boucheries permanentes qui s’y fixèrent au XIIe siècle. Quant à la foire annuelle Saint-Georges, elle remonterait au moins au XIe siècle puisque des droits de surveillance et de prélèvement qui sont attachés à la constitution de l’église collégiale sont confirmés dans un acte plus tardif.

Cette église devenue collégiale a d’ailleurs un double rôle politique et économique. Sur ce volet, Héloïse n’innove en rien. Comme beaucoup de fondation contemporaine, elle est d’emblée conçue comme réservoir de compétences administratives, autant que comme lieu de célébration mémorielle du lignage[i]. Les domaines attachés à Saint-Georges seront mieux administrés par un groupe de clercs formés et lettrés. Ce qui permettra d’en régulariser l’apport de trésorerie. Néanmoins ces revenus doivent être défalqués de la prébende accordée à chaque chanoine pour rétribution.

D’autant plus qu’Héloïse fonde une communauté de 12 chanoines plus un dignitaire, reproduisant ainsi le collège idéal apostolique tel que fixé au VIIIe siècle. Mais ce chiffre peut être soumis aux contingences matérielles et il est loin d’être toujours atteint[ii], hors fondation royale ou impériale. Par exemple à l’abbaye de Coulombs, le jeune frère d’Héloïse, Roger de Blois, n’a-t-il pas limité à 6 le nombre de chanoines dans une période transitoire, avant qu’avec son neveu Odalric, ils entérinent finalement le rattachement de cet établissement à l’ordre bénédictin.

Même si Héloïse a enrichi la mense de la collégiale - avec Huisseau-sur-Mauves (venant de sa dot), le bourg principal au sud du château (où se trouvent le puits public et la grange censitaire du chapitre), et par conséquent la surveillance sur la Foire Saint-Georges – elle tient à garder cette taille canonique de 12/13 clercs – quitte à réduire la mense attachée au paiement des charges. Comme pour son programme monumental, il y a là un affichage social évident. Faire partir de l’élite du royaume, c’est avoir une fondation qui en respecte les formes, c’est ne pas faire moins que ce qu'établit le roi Robert le Pieux par exemple à Melun à la même époque avec la collégiale Notre-Dame.

Et si l’on fait abstraction des dons initiaux de la familia seigneuriale d’Héloïse et des vassaux de Pithiviers à la basilique, celle-ci (comme l’ensemble du pôle castral) va rencontrer assez vite un problème de financement pour la suite des travaux et l’entretien général des bâtiments.

Aussi Héloïse et son entourage vont jouer un autre atout, celui d’asseoir la ville comme centre de pèlerinage réputé. Les offrandes des pèlerins devront constituer une source de revenu complémentaire. Encore faut-il en assurer le « marketing » et cela passe d’abord par la collecte et la mise en valeur de reliques insignes.


[i] J.-F. Lemarignier, « Aspects politiques des fondations de collégiales dans le royaume de France au XIe siècle », 1959, Milan.

[ii] Anne Massoni - « La vita apostolica, modèle de vie religieuse dans les communautés de chanoines séculiers (XIIe-XVe siècle) » - Université de Limoges, CRIHAM


La quête répétée de reliques

L’église de Pithiviers-le-Châtel est originellement dédiée à saint Georges. Entre l’ère mérovingienne et le XIIe siècle ce saint est tombé en désuétude. Mais au VIe siècle, il était largement vénéré. Grégoire de Tours (538 - 594) mentionne le passage de reliques (sang) du saint, traversant son Auvergne et remontant vers le nord. Dans l’Orléanais, Jacques Charles[i] mentionne d’anciens autels paroissiaux sous la tutelle de Saint-Georges. Partons de ces premiers noms et allons plus loin.

Précisons d’abord que le patronage primitif de la collégiale Saint-Avit à Orléans était bien Saint-Georges, l’édifice était situé extra-muros à l’est de la cité. Ensuite le nom se retrouve à Bou, puis à Mareau-au-Bois et enfin à Pithiviers. Ce « chemin Saint-Georges » relie donc la cité ligérienne à Pithiviers tout en quittant les voies principales comme pour mieux pénétrer ces terres païennes au début de l’ère mérovingienne.

Le plus surprenant est que l’on retrouve trace d’un « chemin Saint-Georges » au nord du Pithiverais. Partant d’Etampes, il infléchit vers le nord-est avec les localités de : Auvers-Saint-Georges, Marolles-en-Hurepoix (l’église y était dédiée à saint Georges jusqu’en 1856), puis Villeneuve-Saint-Georges. Et si nous poursuivons toujours dans cette direction, nous arriverions à Chelles. L’abbaye royale de Chelles est née avec la reine Clotilde, femme de Clovis, qui bâtit là un oratoire dédié à saint Georges.

Dès lors on peut se demander si on n’a pas ici la trace fossilisée dans la toponymie d’une de ces grandes processions mérovingiennes que Grégoire de Tours décrit à diverses reprises dans son Historia. Commanditée par la reine Clotilde, celle que nous suggérons peut expliquer la tradition qui attache la fondation de la première église Saint-Georges de Pithiviers-le-Châtel à Clovis.

Après Georges, vient la période des saints bretons.

Le traité dit de Saint-Clair-Epte qui légitime la formation de la principauté normande autour du comté de Rouen eut des répercussions notables sur les autres terres vikings dont certains mécanismes restent à étudier. Pour rester en survol sur ce dossier, rappelons que de 911/13, dates du traité, jusqu’à 939 (pacification de la Bretagne par Alain Barbetorte), une période de troubles agite la basse vallée de la Loire, la péninsule bretonne et la presqu’île du Cotentin (sans même évoquer les interactions outre-Manche). L’équilibre entre pouvoir scandinave et pouvoir locaux civils et religieux est rompu. En face, les puissances politiques du royaume franc (incluant les Normands nouvellement fédérés de la Seine) vont s’y mêler au gré de leurs intérêts.

Une des conséquences observables de ces événements est la migration de communautés de clercs bretons avec leurs richesses et leurs reliques. Ces déplacements n’ont rien de chaotiques. Un des protagonistes de cette immigration organisée est le duc des Francs Hugues le Grand. Citons par exemple, l’accueil à Paris de la communauté de saint Magloire ; à Orléans, de celle de saint Samson ; plus près de nous, à Bondaroy, celle de Saint-Martin de Vertou. Cette dernière repartira chez elle dans le courant des années 940, laissant là un vide qui ne sera comblé qu’avec l’arrivée de Grégoire de Nicopolis un demi-siècle plus tard.

En 932, la dépouille de saint Salomon, roi de Bretagne et martyr, fut déposée dans l'église Saint-Georges nous dit la tradition. Une partie de ses reliques restera dans cette église (qui reçoit alors comme second patronage, Saint-Salomon). Cependant que l’autre partie d’entre elles retournera en Bretagne. A Pithiviers, serait resté le chef du roi breton.

Pour cette pérégrination, Pithiviers était le terminus pour recevoir cette insigne relique. A la même période, la ville ne sera que l’étape du voyage plus compliqué de Gault ou de Gudwald. Le corps de ce clerc vannetais sanctifié fut déposé un temps à Pithiviers. Ses moines y laissèrent un os de ses reliques, en échange du droit d'asile. On trouve aussi la trace de Saint-Gault à Yèvre-le-Châtel. Il finira finalement son voyage chez Arnoul de Flandres, grand thésaurisateur de reliques.

Après la mort du duc des Francs, Hugues le Grand, nous avons évoqué la translation des reliques de Saint-Lyé à la fois dans le cadre d’un renouveau politique de Pithiviers et d’un renouveau cultuel.

Le corps (et non plus un échantillon de relique) venait de Saint-Lyé-la Forêt, sur la route d’Orléans à Pithiviers. Le déplacer plus au nord dans la ville fortifiée, c’est aussi capter le potentiel économique des pèlerins qui s’arrêtaient pour ce saint thaumaturge. L’évêque Odalric, fils d’Héloïse, sera témoin de miracles persévérants autour de sa nouvelle tombe entre 1025 et 1033.

Notons, que Saint-Lyé-en-Forêt, comme son nom l’indique était dans un endroit qui échappait à la juridiction de tout établissement ou agglomération. Le site relève alors du suzerain du lieu, l’évêque d’Orléans. C’est donc en toute légitimité qu’il ordonne cette translation après 956.

Puis vient notre cinquième saint, Grégoire de Nicopolis. D’après la Vita, Grégoire, installé à Bondaroy, acquiert rapidement une grande réputation. Et comme on pouvait s’y attendre, une fois mort, sa tombe (sur place) attire les pèlerins et les miracles qui s’y produisent n’y manquent pas.

Néanmoins, Héloïse avait programmé autre chose pour ce corps reliquaire. Et elle va rencontrer deux obstacles. D’abord la famille de Grégoire, finalement prévenue du décès, arrive d’Arménie deux ans après celui-ci et réclame le corps. Après un macabre partage dont nous n’avons pas les détails, une partie des reliques reste à Pithiviers. En effet, on les devine dans leur coffret-reliquaire qui échappent à l’incendie (lors des événements autour de l’année 1041).

Ensuite si Héloïse souhaitait translater la dépouille de Grégoire dans son église collégiale, pourquoi avoir pris le risque que ne prenne racine à Bondaroy un lieu de pèlerinage ? L’explication la plus probante est bien la reprise des travaux de l’édifice (après 1004) et notamment le nouveau chevet. Si Grégoire de Nicopolis est mort en mars 1006 (à peu près), on comprend que cette translation pouvait difficilement avoir lieu.

Malgré les réticences et les protestations que suscitent cette opération, elle est, comme pour Lyé, parfaitement légale de la part d’Héloïse. Nous sommes à Bondaroy (actuelle église Saint- Martin-le-Solitaire) en son domaine et plus précisément dans la banlieue de Pithiviers. Le texte insiste bien dessus[ii]. Remarquons que l'église romane Saint-Martin-et-Saint-Grégoire-de-Nicopolis dans la commune d’Estouy, un peu plus loin au nord-est, prétend détenir des reliques de ce même saint. Elle est en tout cas au-delà d’une lieue gauloise, hors de l’exercice du ban de Pithiviers.

Quand le chevet sera suffisamment avancé avec ses quatre chapelles ou absidioles. On pourra procéder à la translation. Nous reprendrons ici l’hypothèse qui lierait chacune d’elles à l’un des patrons secondaires de Pithiviers (Salomon, Gault, Lyé, Grégoire). L’autel au centre du déambulatoire étant dédié à Georges. Autant que nous puissions l’avancer, il ne semble pas qu’il y ait eu une confession ou un martyrium.

Le chanoine, auteur de la Vita, note alors avec sarcasme, qu’après ce transfert les miracles autour du saint se poursuivirent mais que les offrandes s’estompèrent. Le message est fort. Il dénonce un mauvais calcul d’Héloïse contraire à son objectif d’accroître les revenus de l’établissement et de son Chapitre. En effet, la multiplication des reliques en une même station de pèlerinage ne délie pas la bourse du pèlerin de façon proportionnelle.

Enfin notons qu’avec le temps, hors période de foire, Pithiviers comme lieu de pèlerinage restera somme toute secondaire. Ce ne sera finalement qu’un itinéraire alternatif de la Via Turonensis pour les pèlerins de Compostelle, sur les itinéraires entre Paris et Orléans.


[i] J. Charles : op. cit.

[ii] « Tunc ille : Distat multum ab hoc oppido ? Presbyter respondit : non plus duobus milliariis. »


Héloïse dans la Chanson de Geste – Le Cycle Lorrain

L’analyse des chansons de geste, dans une perspective d’apport à la recherche historique, reste une tâche difficile. Le cas d’école qu’est la chanson « Raoul de Cambrai » est quasiment unique. Ce texte possède une unité de lieu régional et une unité de stemma (même groupe lignager ou même famille, en dépit des générations qui s’entrecroisent). Et la corroboration avec des sources écrites (ici essentiellement les Annales de Flodoard de Reims) y est possible. Voyons en quoi c’est en partie le cas pour Héloïse et la Chanson de Garin le Lorrain (ou le Loherain).

Le Cycle Lorrain, tel qu’on le trouve est composé d’après les événements de 1188/1192. Mais la place qu’y occupent Eudes II de Blois, Héloïse[i] et ses enfants, nous ramène à des événements remontant au XIe siècle. Des personnages et des lieux de la moyenne vallée de la Loire y sont donc mentionnés. A-t-on ce cas de figure dans d’autres Chanson ?

Il y a en effet la chanson Gormont et Isembart, qui met en scène un Oedon, comte à Blois, Chartres, et Château-Landon en Gâtinais mais qui aussi lié à Étampes et à la Champagne – donc autour de la région de notre étude. Mais ce texte qui a pu être déclamé à la cour d’Orléans, d’Étampes ou de Laon[ii] est péjoratif avec la lignée de Blois. Odon/ Oedon apparait comme un des plus pleutres parmi les chevaliers qui aient affronté Gormont. Quant à Isembart il a le mauvais rôle, celui du traître à son roi dans cette histoire. On ne peut pas aujourd’hui être certain du choix de ce nom d’Isembart. Une explication (à combiner avec d’autres) consisterait à faire le rapprochement avec le fils de Renard de Broyes. En tout cas, nous n’avons que des éléments péjoratifs concernant la famille du Thibaldien. Et il est possible que cette geste du troisième tiers du XI siècle se soit construite aussi en opposition à une première version de ce qui alimentera le Cycle Lorrain en éléments ligériens.

La strate littéraire méliorative concernant l’Orléanais et les lignages de Blois-Pithiviers que l’on identifie dans la chanson de Garin le Lorrain est alors pour ainsi dire unique.

Reprenons la partie de la Chanson qui nous intéresse dans ce Cycle :

Sept filles ot Ii Loherens Hervis,

Maria les aux mieuldres del pays :

L'aînée à nom ot la belle Héloïse,

Qui tint Peviers et la riche tour fît ;

Héloïse apparaît en premier. Et sa tour-maîtresse fait partie de la mémoire collective. Le caractère dispendieux du donjon apparaît aussi. Cette tour sera évoquée à deux autres reprises. La Chanson se poursuit avec les enfants d’Héloïse.

Ses fils ot nom li bons dus Hernaïs,

Li preux, li sages, li chevaliers hardis ;

Ce point est à rapprocher du fils aîné de Renard, Erambert ou Isambert.

Si ot un frère qui as lettres fu mis,

Huedes ot nom, moult fu preus et gentis,

Evêques fu d'Orliens et del pais.

L’allusion à l’autre fils de Renard, Odalric (Oury), évêque d’Orléans est limpide. Même si on lui donne ici le prénom blésois d’Eudes. Le récit se poursuit avec les autres filles d’Hervé de Metz.

De l’autre fille qui fu au duc Hervi,

De celle issi li borgoins Auberis,

Ici, on reste dans le contexte orléanais puisque Aubry du Gâtinais dit le Tors (fl. 985 - 1030) est un personnage réel. Il est fils de Geoffroy Ier et de Béatrice de Mâcon, elle-même fille d’un premier mariage d’Aubry II de Mâcon. Le prénom de ce comte du Gâtinais traduit à la fois ses origines orléanaises et bourguignonnes. En 1028, c’est lui qui règle avec l’évêque Francon de Paris le litige que nous avions évoqué sur les deux fiefs de Boësses et d’Echilleuses.

Et de la tierce li Aleman Ouri (../..)

Nous arrêtons notre citations ici, simplement pour signaler ce nom d’Oury, diminutif d’Odalric, qui nous faisait défaut plus haut. Le reste de la Chanson fait appel à des références Lotharingiennes ou Aquitaines. Mais le fait d’avoir les références Orléanaises citées en premier n’est pas anodin. Cette prééminence dans l’élaboration de la Geste et de sa chanson peut traduire l’existence d’un noyau primitif ayant une datation assez haute dans le XIe siècle, qui sera amalgamé ensuite au Cycle définitif. Ce texte primitif favorable aux Blois et plus encore à Héloïse peut avoir comme origine le milieu d’une Église d’Orléans qui fut aux mains des Broyes-Pithiviers de 1022 à 1066.

Si Héloïse se voit attribuée l'épithète « belle », elle dénote dans cette Chanson par rapport aux figures féminines habituelles. Celles-ci sont en générale effacées et cantonnées à des rôles d’épouses pieuses et de mères idéalisées. D’ailleurs les sœurs d’Héloïse ne sont-elles pas ‘preuz et cortoises et sajes et gentiz’. Or ici, à l’instar de Garin, Héloïse est un personnage qui exerce une présence, qui apparaît sûre d’elle, sage et attachée à ses convictions. Elle est celle qui « préserve à plusieurs reprises l'intégrité matérielle et morale du lignage »[iii]. On se retrouve, de manière exceptionnelle pour ce type de littérature, devant un personnage charismatique à la stature matriarcale. Et si l’auteur de la Chanson s’est permis une telle entorse aux canevas habituelle du genre, c’est que dès le XIe siècle, Héloïse avait cette aura qui était connue par l’auditoire de cette geste.

Ferdinand Lot, qui fut un des artisans du rapprochement entre le Cycle Lorrain et le personnage historique d’Héloïse de Pithiviers[iv] a également déniché un conte populaire qui évoque une Héloïse qui s’enferme dans sa tour pour échapper aux entreprises d’un Renard de Château-Renard, aidé par le propre cousin d’Héloïse, Eudes. Si nous ne pouvons rien extrapoler de ce conte, il nous rappelle, qu’Héloïse veuve, ne se remaria pas. Au-delà du libre arbitre de la dame, les conditions politiques ne furent sans doute pas réunies pour une telle union.

Trouve-t-on d’autres échos de la geste d’Héloïse, dans d’autres contes, chansons ou chroniques ? Si le « Gormont et Isembart » dès la fin du XIe siècle égratigne les différentes branches de la famille de Blois, elle laisse une Héloïse épargnée et préservée. Quant au succès d’un premier récit originel et louangeur autour d’Héloïse, il a donc pu influencer des milieux ou des régions - même naturellement hostiles à ce lignage.


[i] « Garin le Loherain. Chanson de geste, composée au XIIe siècle par Jean de Flagy. Mise en nouveau langage par A. Paulin Paris, 1862 »

[ii] Jack Breton, « Gormont et Isembart, emprunt au Carmen de Hastingae Proelio ? ». L’auteur y évoque les cours royales d’Etampes et de Laon. Nous y ajoutons Orléans. Les noms de villes cités (Château-Landon, Etampes, Chartres, Blois) sont en écart avec la réalité historique des possessions d’Eudes. Ils tracent en revanche un horizon autour de la cité qui représente pour les auditeurs orléanais les plus modestes une terra incognita, un horizon où l’aventure, où la geste commence.

[iii] Anne Iker-Gittleman, Le style épique dans Garin le Loherain - 1967 - ‎Chansons de geste

[iv] F. Lot, Heloïs de Peviers, sœur de Garin le Lorrain - ‎ dans Romania, 1899


Orderic Vital ou l’élaboration d’une anti-Héloïse

D’emblée, en lisant le paragraphe où Orderic Vital cite Pithiviers, le lecteur rationnel est interloqué : le moine y évoque une Alberède, femme du comte Raoul, qui aurait fait édifier la tour d’Ivry.

  • D’une part, Raoul d’Ivry, demi-frère du jarl Richard Ier, tenait le château de ce dernier. Et aucune de ses épouses, quelle que fut son origine, n’y possédait aucun droit
  • Enfin, il y a bien une Alberède, épouse du comte, citée dans un acte de 1011, mais nous savons dorénavant que ce n’est que la seconde femme de Raoul. Les travaux de la phase I du château d’Ivry ayant démarré avant, alors qu’il était uni avec Eremburge (citée par Guillaume de Jumièges)

Si nous ajoutons à cela les éléments sensationnalistes voire fantaisistes qui suivent immédiatement cette phrase introductive, nous pourrions, avec Lucien Musset, balayer cette partie de texte d’un revers de main, en convenant du discrédit qu’Orderic Vital y a jeté. Persévérons néanmoins.

Avant cela, il nous faut faire quelques rappels sur l’histoire d’Ivry et de la famille[i] du comte Raoul.


[i] Ici la bibliographie en français ou en anglais est riche. Pour un article récent, voir : « Le patrimoine d’Hugues de Bayeux (c. 1011-1049) », Véronique Gazeau, p. 139-147

Genea Ivry F

Sur le tableau généalogique nous avons figuré en gras, les prénoms bivinides, que Sprota apporta au stock onomastique de la cour normande après 932. Elle fut d’abord unie au jarl Guillaume Ier dans le contexte du règlement diplomatique entre la Bretagne, les Normands de la Seine et le pouvoir franc et avec pour objet principal l’Avranchin et le Cotentin (cf. supra). Le souverain en place qui approuva cette union fut le roi Raoul Ier, fils de Richard le Justicier. A la mort de Guillaume, Sprota fut unie « more danico » avec Asperleng, père de Raoul d’Ivry.

Le double mariage de Raoul est confirmé par une interpolation de Robert de Torigni. Suivant une tradition recueillie à Avranches, Jean serait bien le demi-frère de Hugues d’Ivry. Il est d’ailleurs bien plus jeune que ses frères et sœurs nés avant l’an Mil.

Raoul, fils du comte Raoul, est par ailleurs méconnu. Mais il est cité explicitement dans un acte de 1011[i] en faveur de Saint-Ouen de Rouen. Si dans l’acte original, Raoul apparaît après son frère, Hugues, c’est que celui-ci respecte un protocole de chancellerie, où nous voyons, à niveau de préséance équivalent, la priorité donnée aux prélats par rapport aux miles/ milites. On ne peut rien en déduire de plus. Une instance de ce même acte écrit peu après donne cette fois clairement la préséance à Hugues. Mais son frère n’est plus là. Et même son père est « rétrogradé », ce qui pourrait traduire une impotence physique à tenir le rôle qui était encore le sien en septembre 1011. La disparition du jeune Raoul est peut-être liée au conflit (1008-1014) entre Blois-Chartres et Normandie autour de Dreux où Ivry et son « comté » étaient en première ligne.

Quoi qu’il en soit, Hugues, qui était déjà évêque de Bayeux avant 1011, devient en conséquence avant 1015, l’héritier de charges laïques de son père et possède une prérogative dans la disposition de son patrimoine. Ainsi on le voit intervenir que ce soit sur la part d’héritage de son demi-frère comme celles des enfants de ses sœurs. Portons notre attention sur les charges publiques qu’il récupère – hors évêché de Bayeux.

Si le titre de comte qu’avait obtenu Raoul s’appuie sur le château ducal d’Ivry[ii], les ressources associées à cette investiture et l’assise territoriale pour sa juridiction sont plus difficiles à préciser. Le traité de 911/13 qui ne respecte pas les frontières administratives, a sectionné la partie nord-ouest du pagus de Dreux et l’a rattaché à la principauté normande. Il en est de même du pagus du Madrie, et la Normandie en a récupéré toute la bande qui longe l’Eure jusqu’à la Seine. Ces morceaux sont devenus une marche-frontière, propices à la création d’un comté à valeur militaire, et ne sont en tout cas ni liés au comté d’Évreux ni à celui de Rouen. D’ailleurs dans notre acte de 1011, seules deux lieux cités ne sont pas explicitement situés dans un de ces deux comtés – ce sont Houlbec-Cocherel et Chambray, qui relevaient de l’ancien Madrie. Enfin, sous l’ère carolingienne, les coteaux de la Seine en Madrie était une terre viticole, géré par un « bouteiller ». Une partie donc de cette terre et la charge publique associée rentrent dans le giron de la cour de Rouen. Et, sans en percevoir comment, la charge se retrouve chez Roger d’Ivry, qui, si il n’est pas le fils naturel de Hugues d’Ivry, est tout cas étroitement lié[iii] à l’évêque de Bayeux. Par Orderic Vital, nous savons que Hugues a aussi une fille naturelle nommée Alberède. A la fin de sa vie, elle citée comme gardant un autre château ducal de ce « comté-frontière » à Pacy-sur-Eure.

Sur la chronologie des événements, rappelons un fait : à l’avènement de Robert Ier le Magnifique, deux pommes de discorde apparaissent entre le duc et Hugues ; d’abord, la place de ce dernier dans le gouvernement ducal ; ensuite, la gestion du château stratégique d’Ivry où Robert Ier souhaite y placer une garnison ducale. Le duc sort vainqueur de ce conflit. Hugues après un exil recouvre la plupart de ses prérogatives. Si bien sûr, il n’obtint jamais gain de cause sur la participation au gouvernement et sur la maîtrise du château d’Ivry. Il faut demeurer prudent, dans un sens comme dans l’autre, sur le rôle qu’il a récupéré dans ce « comté » et sur la place qu’il recouvre à Ivry - même avec la présence d’une garnison ducale et une organisation de la custodia castrale devenue de fait plus complexe. Ces faits, du début des années 1030, pourraient s’intituler « la première reprise en main ducale à Ivry ».

Après cette parenthèse, revenons au texte du moine de Saint-Evroult. Notons d’abord que l’ensemble du paragraphe étudié est une interpolation. Nous pourrions gommer celui-ci que le récit n’en serait pas altéré. Au contraire, il y gagnerait en fluidité. Et la première source sur laquelle s’appuie Orderic pour l’interpoler est la Gesta Normannorum ducum, chronique anglo-normande initiée par Guillaume de Jumièges. Prenons ce dernier texte dans la traduction qu’en fit François Guizot et identifions la section où Guillaume y parle de la tour d’Ivry et d’une Alberède :

Guillaume, fils d'Osbern, ayant été tué comme nous l'avons rapporté, Guillaume de Breteuil son fils, qui lui avait succédé, commença à réclamer le château d’Ivry, qui avait appartenu au comte Raoul, père de son aïeule. Or à cette époque Robert, duc de Normandie, avait ce château dans ses domaines, de même que son père, le roi Guillaume, l'avait possédé durant toute sa vie. La comtesse Alberède, épouse du comte Robert, avait entrepris de faire construire, au sommet de la montagne qui dominait le château, une tour extrêmement forte, et qui subsiste encore aujourd'hui ; et Robert, comte de Meulan, avait la garde de cette tour, et remplissait dans le château les fonctions de vicomte.

Le yo-yo qu’effectue dans le temps le récit de Guillaume de Jumièges n’en facilite pas la lecture. De plus sa description physique d’Ivry montre qu’il en connait mal les lieux. Néanmoins, la valeur de la partie centrale de ce texte a été sous-évaluée, souvent éclipsée par la version d’Orderic Vital. Pourtant le texte est clair et ne souffre d’aucune erreur de copiste. Une Alberède, épouse d’un Robert (et non de Raoul cité deux lignes plus haut !) a suivi une des campagnes de grands travaux sur le château d’Ivry et tenait vraisemblablement une légitimité à y porter le titre de comtesse (titre qui se répercuterait alors chez son conjoint Robert, distinct donc ici de Robert de Meulan, autre source de confusion possible). Le rapprochement avec le tableau généalogique n’offre qu’une solution viable pour identifier notre inconnue : Alberède, fille de Hugues d’Ivry.

Hugues, qui aurait donc garder ce titre comtal paternel malgré la première reprise en main ducale, aurait mis ses enfants naturels dans des positions favorables dans ce sud-est de la principauté normande pour y récupérer des honneurs même amoindris. Et en 1049, quand son père va s’éteindre, Alberède est en passe de recueillir une part de cet héritage à Ivry. Mais, ce schéma va être remis en cause par Guillaume, le futur Conquérant. Ayant chassé un des meneurs de la révolte de Val-es-Dunes, Gilbert, de Brionne et de Vernon, le duc souhaite sécuriser le coin sud-est de la Normandie. Toujours méfiant à l’égard de comté trop puissant confié à des Richardides (il fit de même pour le Talou ou l’Avranchin), il va user de son droit d’ingérence dans cette transmission. Et comme le rappelle Guillaume de Jumièges, sans hélas donner plus de détails, Ivry est confié vers 1050 à la famille des Beaumont-Meulan[iv], ayant là uniquement le statut de vicomte. C’est ce qu’on nommera la seconde reprise en main ducale à Ivry.

Quant aux travaux évoqués par le chroniqueur, grâce aux récentes études castellologiques à Ivry, ils concordent tout à fait avec ceux que nous avons intitulé « phase II » plus haut. Celle qui donne son aspect quasi définitif de tour maîtresse romane à l’édifice. Au plus tard dans les années 1040, Hugues aurait délégué à sa fille la gestion de ces travaux[v].

Ce point étant clarifié, il reste une question de taille : pourquoi Orderic (visiblement pas tout à fait confortable avec ce passage de Guillaume) l’aurait chamboulé à ce point ? A-t-il recueilli une tradition sur la « phase I » du château d’Ivry qu’il a voulu mettre en exergue ? Mais cela n’explique pas le fait qu’il insiste de manière aussi grossière sur la prétendue châtelaine d’alors, la première Alberède.

Revenons à la partie principale du texte d’Orderic Vital en question, mais cette fois dans la version latine d’origine (car chaque mot et même chaque ponctuation compte) :

« Haec nimirum est turris famosa, ingens et munitissima, quam Albereda uxor Radulfi Baiocensis comitis construxit, et Hugo Baiocensis episcopus frater Johannis Rotomagensis archiepiscopi contra duces Normannorum multo tempore tenuit. Ferunt quod prefata matrona postquam multo labore et sumptu sepefatam arcem perfecerat. Lanfredum architectum cuius ingenii laus super omnes artifices qui tunc in Gallia erant transcenderat, qui post constructionem turris de Pedueriis magister huius extiterat, ne simile opus alicubi fabricaret decollari fecerat »

Si nous supprimons les généralités et les invraisemblances, nous retrouvons (police bleue) la portion de texte qui nous semble crédible et que nous avons déjà étudié plus tôt dans notre article. Son originalité comme sa précision en font quelque chose de distinct du reste du récit. Le père d’Orderic était d’origine orléanaise et l’on trouve parfois dans son Historia, une forme d’intérêt particulier du moine anglo-normand pour cette région. Ici, la référence à Pithiviers le montre.

Sur la forme, l’amorce de cette portion écrite peut rappeler la Vita ou les Acta, par exemple elle peut faire écho à « Tunc præfata Matrona, nomine Ailuisa[vi] ».

Sur le fond, le rapprochement avec Héloïse est encore plus flagrant. Ainsi l’édifice fut bâti après moult travaux et moult dépenses. Cela paraît dissonant pour notre château dans sa phase I qui bénéficie de l’appui du comte et du duc. Il y a d’ailleurs à la même époque le château de Falaise qui est érigé (en pierre) et la complexité de sa réalisation n’est pas moindre. On imagine mal un chroniqueur normand insister sur la nécessité de subsides d’un seul de ces édifices ducaux.

Tout converge à faire du texte que nous avons souligné le vestige d’une tradition recueillie par Orderic Vital éloignée des Gesta Normannorum Ducum. Celle-ci en revanche s’inclurait parfaitement dans une variante d’une hagiographie ou d’une geste traitant de Pithiviers au début du XIe siècle. Dans le texte du moine, cette phrase ou cette ‘laisse’ témoin est en quelque sorte une interpolation dans l’interpolation initiale.

Dressons un tableau récapitulatif des éléments et personnages qui entrent dans l’amalgame littéraire produit par Orderic.


[i] « Acte 1439 », dans SCRIPTA. Base des actes normands médiévaux, dir. Pierre Bauduin, Caen, CRAHAM-MRSH, 2010-2019. [En ligne] https://www.unicaen.fr/scripta/acte/1439

[ii] Pierre Bauduin, La première Normandie (Xe-XIe siècles). Sur les frontières de la haute Normandie : identité et construction d’une principauté, Caen, Presses universitaires de Caen, 2004

[iii] Jean Mesqui, op. cit.

[iv] Pour être plus précis que Guillaume de Jumièges, le château fut d’abord confié à la garde de Roger de Beaumont, puis de son fils Robert de Beaumont et de Meulan.

[v] Cette mise en perspective sur cette Alberède permet de donner un peu plus de substance aux prétentions de son fils Robert II et surtout de son petit-fils Ascelin Goël concernant Ivry.

[vi] En lançant diverses requêtes via des moteurs de recherche sur des bases documentaires de textes médiévaux latins numérisés et d’accès public, on voit que l’expression « prefata matrona » et ses dérivés sont relativement rares. Dans tous les cas, les retours font référence systématiquement à de vraies ‘dames’ : on y parle toujours de fondations ou de donations sur des biens qui juridiquement leur appartiennent.

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Reste une dernière question à résoudre : pourquoi cette insistance à transmettre ce récit de la part d’Orderic Vital dont il doit percevoir le manque de véracité ? C’est que même transformé, celui-ci est la réminiscence de quelque chose qui se racontait encore de cour en cloître au début du XIIe siècle. Ce récit devait avoir une certaine résonance pour l’auditoire normand. A l’instar de la proto-geste sur laquelle se bâtira le Cycle Lorrain, celui-ci devait avoir une portée à la fois locale et universelle. Néanmoins la version qui circulera en Normandie sera bien différente de celle qui circule ailleurs en « Gaule ». Au moment où se tisse le récit déjà mythifié d’Héloïse, Blois et ses alliés restent l’ennemi héréditaire du Normand (rivalité qui commence au début du Xe pour finir dans le troisième tiers du XIe siècle avec la nouvelle stratégie d’alliances de Guillaume le Conquérant). Hors de question que cette geste traverse indemne l’Avre et l’Eure ; pour autant le personnage d’Héloïse suscite l’unanimité et reste intouchable.Une solution se présente alors aux conteurs et aux chroniqueurs, l’élaboration d’un personnage chimérique, fruit donc d’un amalgame complexe, qui fasse oublier le personnage féminin historique initial et qui soit campé en terre normande. L’une est une héroïne et un modèle, l’autre sera une anti-héroïne à la personnalité ambivalente.

L’interpolation d’Orderic Vital nous aura appris finalement de manière directe ou indirecte de nombreuses choses sur Pithiviers et Ivry. Elle nous a même permis de toucher du doigt un processus d’élaboration littéraire propre à notre auteur. Pour tous ces motifs, la valeur historique de ce passage demeure inestimable.


Bilan

C’est à son fils biologique Odalric que va échoir la seigneurie que tenait Héloïse à Pithiviers. L’aîné (fils adoptif pour cette dernière) Isembart héritant de Broyes mais aussi de Nogent (Eure-et-Loir) des frères d’Héloïse. Cependant comme cadet Odalric, ou Oury, était destiné à une carrière épiscopale. Et comme tout ce qu’entreprend Héloïse, tout a été « programmé » sur le long terme, et avec ambition. Le choix du prénom d’abord, elle a remonté assez haut dans sa généalogie pour le trouver : Odalric est un aïeul qui fut archevêque de Reims, soit un des diocèses les plus importants du royaume pour le Xe siècle. On sait qu’Odalric de Reims fut bienveillant avec les Blois. Il a réglé le conflit autour du château de Coucy par une régularisation de sa possession à Eudes Ier en précaire contre un cens annuel. Il a probablement été médiateur dans l’union entre sa nièce Helvise et Hugues de Blois, parents d’Héloïse. Bref, au début du XIe siècle, dans un contexte politique favorable aux blésois, rien ne devait empêcher que l’évêché d’Orléans ne soit confié à Odalric de Pithiviers dès que celui-ci serait vacant. De la Cour royal au Chapitre orléanais le travail d’influence a été dûment fait. Mais cette mécanique mise en place va se dérégler, quelque chose de mal anticipée va se produire : le roi Robert II le Pieux de 1013 n’est plus celui d’avant 1008. Autant il fut sous l’influence de Berthe de Blois ou de Hugues de Beauvais, autant désormais il est entré dans sa phase de maturité politique. A Orléans, et peu après à Dreux, à Sens ou à Beauvais, il garde à l’esprit l’intérêt de la royauté. Et c’est un autre candidat, Thierry (au nom nibelungide) et cousin éloigné d’Odalric, qu’il poussera sur le siège épiscopal.

Chez ce dernier, les réactions violentes seront l’exutoire prévisible d’une immense frustration : il fit irruption dans la cathédrale lors de la consécration de Thierry par Liéry, archevêque de Sens. Peu après, il fit attaquer et molester par des gens à sa solde un convoi avec le nouvel évêque.

Ensuite il ruminera son dépit à Pithiviers et le passage de relai avec sa mère sur la gestion de cette seigneurie peut s’enclencher. Et c’est en 1022, lors de la fameuse affaire des hérétiques d’Orléans qu’il saisira sa chance (s’il n’a pas lui-même aidé à la provoquer), lorsque Thierry sera destitué, et qu’il sera cette fois élu sans difficulté. Notons qu’avec lui et ses neveux et petits-neveux, les Broyes-Pithiviers tiendront l’évêché d’Orléans pendant 44 ans, laps de temps suffisant pour conter et chanter la geste de leur aïeule. La tombe à l’épitaphe tardive retrouvée d’Héloïse évoquait dans un latin peu élaboré « la riche Héloïse ». Quel étrange glissement sémantique s’est opéré ainsi au fil des siècles ! Classons les termes, en lien avec le registre lexical économique, que nous avons rencontrés depuis le début dans un ordre chronologique :

« divitias [offrandes] > sumptu [coûteux] > riche tor [dives turris] > divas [la riche] »

On part d’un besoin impérieux et récurrent de trouver des fonds, puis paradoxalement, avec la patine du temps, on finit par attribuer à Héloïse une richesse proverbiale. Toutefois malgré les contraintes financières, les contraintes topographiques et d’autres aléas, cette dame (domina / matrona) n’eut de cesse de s’investir dans le programme monumental de renouveau de son pôle castral. Mieux, elle avait le sens de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’innovation. Et elle favorisa les échanges de compétences et d’expériences dans ce sens.

Ses contemporains avaient déjà conscience de cette trajectoire exceptionnelle et ceux qui suivirent n’eurent pas de mal à écouter et à relayer sa geste. Encore aujourd’hui, elle est fréquemment citée parmi les figures féminines marquantes de Moyen-Age[i]. Un millénaire après avoir vécu, elle méritait amplement un article de synthèse multidisciplinaire sur tout ce que nous savons d’elle et qui puisse pour autant ouvrir de nouvelles pistes de réflexion.


[i] Therese Martin, « Reassessing the Roles of Women as ‘Makers’ of Medieval Art and Architecture », Leiden, 2012



Versions et Révisions

Version 1 : version initiale du 8 Septembre 2019